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samedi 2 janvier 2021

Blake et Mortimer : le Cri du Moloch - Une suite de trop ?

 

Ce vingt-septième album de Blake et Mortimer fait suite à L'Onde Septimus et clôt ainsi une trilogie dont la mythique Marque jaune de Jacobs avait sans le savoir marqué le commencement. Notons que Cailleaux remplace au dessin Antoine Aubin qui avait été désagréablement surpris par les méthodes du scénariste Jean Dufaux. Dans ce nouvel opus on apprend l'existence d'un deuxième vaisseau extra-terrestre Orpheus enfoui dans Londres, dont l'occupant encore en vie (nom de code : Moloch) parvient à s'évader malgré les efforts de l'armée et des scientifiques déconcertés. Les précédentes mésaventures d'Olrik avec un alien similaire venu de l'espace (mésaventures qui lui ont fait perdre la raison et sombrer dans une prostration ponctuée d'une étrange litanie) font de lui la clé pour arrêter cet alien déconcertant qui veut faire coloniser la Terre par les siens et peut changer d'apparence.

Cela fait quelques années que les successeurs d'E.P. Jacobs repartent à l'époque des jeunes années des deux protagonistes et explorent les interstices chronologiques des premiers tomes. Le pari osé mais magnifiquement réussi du Bâton de Plutarque se déroulait entièrement avant le mythique premier tome, Le Secret de l'Espadon, tandis que plus récemment La Vallée des Immortels démarrait en embrayant justement sur la dernière scène des espadons. En scénarisant L'Onde Septimus avec aux planches Antoine Aubin, dessinateur rompu de Blake et Mortimer, Jean Dufaux prévoyait déjà une aventure en deux tomes qui explorerait l'enfance et l'origine d'Olrik, lui redonnerait sa sombre aura et une personnalité plus approfondie que sa présence systématique tout au long de la série avait pu affadir. Si suite (grâce ?) à la volonté de l'éditeur on n'en apprit finalement pas plus sur le père de l'antagoniste, le deuxième objectif avait été mené avec bonheur dans L'Onde Septimus. Par précaution, cet opus avait connu de multiples recoupes jusqu'à avoir une fin autonome (Olrik et Blake font tout sauter : la menace est anéantie même si on n'a pas forcément tout compris). Et de fait cette séquelle de la Marque jaune, assez inattendue (je veux bien croire que bien des fans n'aient pas apprécié cette nouvelle orientation), m'avait beaucoup plu. D'une part parce que ce n'était pas une "suite" de la Marque jaune au sens où elle aurait repris les mêmes enjeux et mécanismes comme on continue une même guerre avec la bataille suivante. Septimus avait bel et bien disparu sinon comme projection dans l'esprit enfiévré du colonel, et c'était une entité étrange, Orpheus, un scaphandre enfermée dans un tube de verre quelque part dans une épave éboulée sous Londres, qui en utilisant l'onde Méga de Septimus avait mis pied dans notre monde et perturbait les expériences de Mortimer sur les travaux du savant fou comme ceux des nouveaux adversaires qui tentaient de ressusciter la Marque jaune. Les visions et les troubles étaient bien dosés, et la part de mystère et d'inachevé donnait tout son sel à l'album : le lecteur à la fin n'est pas sûr en reposant la bande dessinée d'avoir tout compris de cette créature désespérée et si dangereuse qui répète toujours ce même mot à travers son impénétrable scaphandre : "Asile !" Le ton de mystère, la nouveauté scénaristique qui évite la suite répétitive, et l'exploration plus sombre et plus intime d'un Olrik miné par ses fantasmes et par les drogues qu'il prend pour s'en sortir, tout cela pouvait ou plaire ou fâcher. Cela m'avait plus.


D'emblée précisons-le : je suis déçu par Le Cri du Moloch. Certes cette suite clôt les interrogations et comble les trous de L'Onde Septimus. Oui il y a de bonnes idées. Bien sûr que la lecture est agréable comme toujours (ou presque) avec les successeurs d'E.P. Jacobs. Sur le plan du dessin, le "Moloch" évite esthétiquement les pièges et dangers du kitsch ou du trop-flou qu'on peut redouter quand le scénario met en scène un extra-terrestre. Le mode opératoire de la créature a son charme : elle doit tracer des signes et des hiéroglyphes mystérieux sur les murs pour préparer la venue des siens, mais est tenue en échec parce que l'un des mots qu'elle doit écrire a été dérobée de son esprit par Olrik lorsqu'elle était en contact avec la Marque jaune via l'onde Septimus. Et soulignons que le décor ambient reste agréable sous la plume de Cailleaux. De nouvelles idées font tout à fait tenir l'ensemble et donnent sa spécificité à l'intrigue au milieu de la longue collection des Blake et Mortimer.

Mais finalement la sauce ne prend pas. Là où L'Onde Septimus faisait un agréable retour tout en prenant une tournure nouvelle et incertaine, ce dernier opus donne plus l'impression de venir finir de racler les filons du précédent. Il achève toute les voies et répond aux questions, mais ce faisant le goût de mystère et de fantastique s'envole ; là où la dernière planche de L'Onde Septimus me laissait sans voix comme la meilleure des non-fins, toute cette longue rationalisation-explication de mon émerveillement se résume à une course à l'alien dans Londres avec des péripéties troubles publics déjà utilisés dans les tomes précédents. Miss Lilly Sing fait une brève apparition désabusée qui n'évoque plus la tentatrice asiatique dangereuse qu'Antoine Aubin avait su faire naître. Les personnages d'Evangely et de Lady Rowana sont bien diminués : pantins fatigués, ils ne semblent figurer au casting que pour que le scénariste nous précise leur sort laissé inconnu à la fin de L'Onde Septimus. L'idée de faire d'Olrik l'anti-héros marqué à jamais par la fatalité d'être la Marque jaune, qui au final se sacrifie, apparaissait déjà (et à mon sens de manière bien plus poignante) dans le tome précédent. Bien sûr il y a de la nouveauté (que je n'évoquerai pas trop pour ne gâcher à personne le plaisir de la lecture), mais ces éléments nouveaux appuient mal l'intrigue un peu essoufflée derrière laquelle le tome précédent apparaît en diminué. Sans doute aurais-je eu un avis bien plus positif en jugeant l'album indépendamment du précédent, et un lecteur occasionnel de la série dira sans doute qu'il a passé un bon moment. Mais Le Cri du Moloch est bien la suite en suspens et finalement accordée par l'éditeur d'un dyptique qui avait gagné à subir une ellipse forcée : le nœud du tout départ se résume vraiment à "en fait il y avait un deuxième vaisseau Orpheus", le côté relance commerciale l'emporte sur la tendance de vraie "partie 2".

(Enfin, le changement de dessinateur n'a pas été heureux, à mon sens. Il ne s'agit que de mes goûts personnels en matière de style de dessin, mais il a peut-être eu tendance à accroître mon sentiment de déception par rapport au tome précédent.)


Tout ça pour quoi ? Mon avis tout personnel sur Le Cri du Moloch est vous l'aurez compris assez mitigé. La lecture elle-même était agréable comme toujours avec cette série ; j'ai passé un bon moment en parcourant les dessins et les péripéties l'une après l'autre jusqu'à la fin de l'histoire. Mais je n'ai pas le sentiment que cet épisode apporte une nouvelle pierre significative à l'univers de Blake et Mortimer ou au fond de la série, et je pense que d'avoir connu le fin mot de l'intrigue Orpheus je relirais maintenant avec moins de plaisir L'Onde Septimus, volume qui n'avait déjà pas forcément fait l'unanimité parmi les fans. Peut-on de là aller jusqu'à dire que cette re-suite était de trop ?

Elle le fut pour moi.




Les plus : un graphisme toujours sympathique, un Moloch graphiquement réussi, un scénario qui apporte de la nouveauté à la série (et pour ceux que ça intéresse, Elizabeth II encore toute jeune fait un court caméo).

Les moins : des personnages moins attachants et moins profonds, l'essoufflement du filon Marque jaune, une conclusion-explication un peu simple autour d'envahisseurs de l'espace à tout le mystère des deux épisodes précédents, et enfin le sentiment de relance forcée alors que ce nouvel album se prétend être la deuxième moitié d'un couple.

Ma note : 5/10
À partir de 12 ans


Contrôle Parental :

Sexe et nudité : #
Violence et sang : #
Langage et caractère offensant : #
Alcool et drogue : #
Effrayant et scènes intenses : #


ISBN : 978-2870972922
Editions Blake et Mortimer

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